« Et pourquoi
changerais-je puisque j’ai trouvé le bonheur qui me convient ? J’ai accepté la
duplicité au lieu de m’en désoler. Je m’y suis installé, au contraire, et j’y
ai trouvé le confort que j’ai cherché toute ma vie. J’ai eu tort, au fond, de
vous dire que l’essentiel était d’éviter le jugement. L’essentiel est de
pouvoir tout se permettre, quitte à professer de temps en temps, à grands cris,
sa propre indignité. Je me permets tout, à nouveau, et sans rire, cette fois.
Je n’ai pas changé de vie, je continue de m’aimer et de me servir des autres.
Seulement, la confession de mes fautes me permet de recommencer plus légèrement
et de jouir deux fois, de ma nature d’abord, et ensuite d’un charmant repentir.
Depuis que j’ai trouvé ma
solution, je m’abandonne à tout, aux femmes, à l’orgueil, à l’ennui, au
ressentiment, et même à la fièvre qu’avec délices je sens monter en ce moment.
Je règne enfin, mais pour toujours. J’ai encore trouvé un sommet, où je suis
seul à grimper et d’où je peux juger tout le monde. Parfois, de loin en loin,
quand la nuit est vraiment belle, j’entends un rire lointain, je doute à
nouveau. Mais, vite, j’accable toutes choses, créatures et création, sous le
poids de ma propre infirmité, et me voilà requinqué. »
Albert Camus